25 mars 2007
la gemmette
Un jour… qui peut dire vraiment pourquoi…
Un jour particulier revient à votre mémoire.
Un objet, un parfum, une histoire, une atmosphère…
Bordeaux, un vendredi soir à dix-sept heures trente-deux précises,
Sur le petit marché Bastide, je marche vers la rive.
Comme tous les vendredis soir, la Garonne étale sa robe face à la place de la Bourse.
Elle porte dans ses bras un tronc de pin : ses racines lèvent des mains vers le ciel. C’est la Garonne qui lentement fait cortège.
Comme lui, j’étais d’un pays.
Comme lui, je tiens encore dans mes mains, un bout de terre sableuse et sèche.
Le vent qui souffle ce soir a sorti les racines que le temps avait enfouies.
Et les mots se couchent sur le papier.
Nous étions quatre garçons de moins de dix ans, au temps où les héros étaient légion.
Chacun armé d’un bâton tranchant, nous coupions les têtes d’une armée de fougères.
Alors, des chemins éphémères nous offraient le cœur de la forêt de Chalosse : le royaume de l’imaginaire et de la liberté.
Au détour de nos aventures, il n’était pas rare de rencontrer Pépé Dulong.
Le vieil homme aux épaules voûtées marchait dans le sillon tracé par sa carriole, sur laquelle s’agitait lourdement un fût de toile galvanisée.
Rivé sur un regard vif, son béret noir semblait contraster avec la peau, ridée comme un vieux tronc, de son visage.
D’un geste anodin, il venait casser le bord arrondi de son couvre-chef, comme d’autres se donnent un coup de peigne.
Avec de rares mots, contés quelque fois en patois, il éclairait nos regards d’enfants.
Nous le suivions comme des chenilles processionnaires.
Nous marquions des arrêts devant des arbres qui semblaient ne pas avoir d’âge.
Ainsi pouvait commencer le cérémonial.
Traversant le tissage fin des hautes branches, un rayon de soleil léchait le bord tranchant et biscornu de son Hapchot, qu’un geste précis venait faire glisser le long de la plaie du géant impassible.
Un pot de terre, qui ne tenait que par un vieux clou, attendait la sève, le miel doré qui s’écoulait, laissant échapper ses parfums.
Depuis, des chemins, j’en ai pris beaucoup. Et si parfois je traverse, par hasard, les Landes, je cherche encore la silhouette voûtée de ce vieil homme.
Aujourd’hui, devant, c’est la Garonne qui charrie et mon accent et mes racines.
Je dédie ce couteau à votre Pépé, Gilles et Thierry, qu’Emmanuel et moi n’oublierons pas. Il aurait pu le glisser dans le tiroir de la petite table en formica toute neuve de la cuisine.
Commentaires
Un Pépé Dulong qu'on aurait pu rencontrer aussi "de par chez nous" en Haute-Savoie, tant ses gestes ressemblent à ceux d'ici (sauf la saignée, bien sûr)...
Joli moment de lecture, merci! Gersoise de coeur, Chalossaise d'adoption... Et hop! Vous voilà dans mes favoris!! Adishatz!
Félicitations
bravo pour le site. cela raconte beaucoup de souvenirs.La mise en image est agréable et toujours pleine de découverte. Continuez.
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